Journal de bord : un matin d'hiver dans la baie d'Eggum, aux îles Lofoten
- Bianca Vagabonde

- il y a 3 jours
- 8 min de lecture
Lundi 16 mars 2026
Ce matin, la fenêtre entrouverte de ma chambre laisse entrer l’air salé venu du large. Je me réveille doucement, bercée par un concert familier que je n’avais pas entendu depuis plusieurs mois : les mouettes qui tournoient au-dessus de la plage qui borde la maison. Leurs cris se mêlent au roulis régulier des vagues qui viennent mourir sur les rochers noirs.

Elles sont revenues.
Après avoir passé l’hiver quelque part dans le sud, loin de ces latitudes battues par les tempêtes et les nuits interminables, les voilà de nouveau dans l’Arctique. Depuis ma chambre, j’imagine leurs longues trajectoires au-dessus de l’océan, ces milliers de kilomètres parcourus entre deux saisons. Chaque année, elles reviennent ici, fidèles aux falaises et aux fjords qui bordent les îles Lofoten.
Je reste quelques instants immobile sous la couette, encore à moitié plongée dans mon sommeil. Un filet d’air froid glisse par la fenêtre et vient effleurer ma peau, transportant avec lui l’odeur de l’iode, des algues et des rochers humides ; cette odeur particulière du littoral arctique que j’ai appris à reconnaître entre mille.
Du bout des doigts, j’écarte légèrement le rideau. Au pied de la maison, la plage d’Eggum s’étire dans le calme du matin. Au loin, j’aperçois un bateau de pêche qui avance lentement à l’horizon, laissant derrière lui une fine traînée blanche sur la surface de l’eau. Dans le silence de l’aube, on devine presque le grondement sourd de son moteur.
La saison de la pêche à la morue bat son plein dans les îles Lofoten. Chaque hiver, les skrei, ces morues migratrices venues de la mer de Barents, parcourent des milliers de kilomètres pour venir frayer dans ces eaux froides. Avec elles arrivent les pêcheurs. Des dizaines, parfois des centaines de bateaux quittent les ports chaque matin, perpétuant une tradition vieille de plus de mille ans.
Je regarde le bateau disparaître lentement au large. Dans quelques heures, les étendoirs en bois autour des villages seront couverts de poissons suspendus, alignés par centaines, séchant dans le vent froid des îles.
Je laisse retomber doucement le rideau et reste encore quelques instants sous la couette, savourant ce court moment suspendu entre la nuit et la journée qui commence.
Mais la journée de guide m’attend.
Je repousse la couette et me redresse dans le lit. La maison est encore silencieuse. Dehors, le jour gagne doucement la baie d’Eggum.
Avant même de penser au café, mon premier réflexe est toujours le même. Je regarde le ciel. Quand on guide des sorties en kayak dans le Grand Nord, on apprend vite une chose : chaque journée commence par une conversation silencieuse avec la mer et le vent.
Je m’approche de la fenêtre et observe longuement l’horizon. Les nuages dérivent lentement au-dessus des montagnes de Vestvågøy. Leur forme me rassure : hauts, étirés, presque paresseux. Ils se laissent pousser par un vent léger venu du large. La surface de la mer, elle, est presque lisse. À peine quelques rides qui trahissent une brise discrète. De bonnes conditions pour pagayer.
Alors que j’observe les nuages au-dessus de la baie, un mouvement attire mon regard sur le chemin. C’est Ronny, l’un des voisins, qui passe devant la maison. Il lève la main en me voyant derrière la fenêtre. Ici, les rideaux restent rarement tirés. Les gens se saluent même quand on est encore en train de traîner en chaussettes dans la cuisine. Ronny embarque lui aussi sur des bateaux, mais les siens ne pêchent pas la morue. Il travaille comme matelos sur des navires scientifiques qui parcourent l’Arctique. Les soirs où il est au village, il partage parfois ses photos avec nous : ours polaires, renards arctiques, aigles de mer… Des images prises au bout du monde qui semblent pourtant appartenir au même paysage que celui que j’ai devant les yeux.
Une heure plus tard, je descends le petit chemin qui mène à la plage. Le vent froid finit de me réveiller complètement. Le village est encore calme. Quelques maisons fument déjà doucement, signe que les premiers cafés sont en train de chauffer. Dans un endroit aussi petit, chacun sait plus ou moins ce que fait le voisin. Les pêcheurs partent tôt, les guides rejoignent la plage, et les mouettes annoncent le reste de la journée. Devant moi, la baie d’Eggum s’ouvre dans toute sa largeur, calme et silencieuse sous la lumière pâle du matin. Au loin, les silhouettes des petites îles émergent de l’eau sombre comme des dos de baleines immobiles.
En arrivant sur la plage, je m’arrête un instant. La nuit a été généreuse. Une épaisse couche de neige recouvre tout. Le sable a complètement disparu sous ce manteau blanc qui lisse le paysage. Même les kayaks, alignés là où nous les avons laissés la veille, sont presque ensevelis. Seules les pointes de leurs étraves dépassent encore de la neige, comme si les bateaux avaient passé la nuit à hiverner sur la plage.

Je vais chercher la pelle et commence à déblayer. La neige est profonde mais légère. À chaque coup de pelle, elle s’écarte et forme de petits tas de chaque côté. Peu à peu, je trace un passage qui descend vers la mer. Lorsque le passage est enfin dégagé, les kayaks apparaissent peu à peu. Je balaie la neige accumulée sur les cockpits et les coques colorées réapparaissent sous la poudre blanche. Le plastique est glacé sous mes doigts. L’un après l’autre, je les dégage de leur manteau de neige, comme si je réveillais doucement une petite flotte endormie. Sur la neige tassée, les kayaks glissent presque facilement. Je tire le premier derrière moi et il laisse une longue trace nette dans la neige fraîche.
Au bord de l’eau, de petits morceaux de glace flottent à la surface, ballotés doucement par les vagues. Ils s’entrechoquent dans un léger tintement fragile. Lorsque je pousse le kayak vers l’eau, la coque fend la fine pellicule de glace et vient se poser dans la mer sombre. Les plaques translucides s’écartent lentement autour de l’étrave.
Je m’arrête un instant et regarde l’horizon. L’air froid pique les joues, mais la mer est calme et les nuages au-dessus des montagnes annoncent une belle fenêtre météo.
Dans quelques minutes, les premiers clients arriveront sur la plage. Nous enfilerons les combinaisons étanches, ajusterons les gilets et pousserons les kayaks dans cette eau arctique. Puis nous partirons pagayer entre les rochers et les petites îles qui protègent la baie.
Mais pour l’instant, je savoure encore ce moment. La plage enneigée, la mer silencieuse, les kayaks prêts à partir.
La journée peut commencer.
Les clients arrivent un à un, emmitouflés dans leurs vestes épaisses, les joues déjà rosies par le vent arctique. Le groupe du jour est un petit mélange d’Europe et d’Asie. Deux Allemands, deux Autrichiens, quatre Français et trois Chinois. Certains ont déjà fait du kayak, d’autres tiennent leur pagaie pour la première fois. Mais tous ont ce même regard curieux, celui des voyageurs qui savent qu’ils s’apprêtent à vivre quelque chose d’un peu hors du commun.
Nous passons quelques minutes à nous équiper. Les combinaisons étanches bruissent dans le silence de la baie, les gilets se serrent, les pagaies passent de main en main. Derrière nous, les montagnes restent immobiles, poudrées de neige.
Puis vient le moment de pousser les kayaks dans l’eau.
Un à un, ils glissent au bout de la tranchée que j’ai creusée dans la neige. Les étraves viennent briser la fine croûte de glace qui flotte près du rivage. Les clients montent à bord avec précaution, un peu hésitants au début. Et puis les premières pagaies entrent dans l’eau.
Très vite, nous quittons la plage d’Eggum. La baie s’ouvre devant nous et les petites îles rocheuses commencent à se rapprocher. À peine avons-nous parcouru quelques centaines de mètres qu’une ombre immense glisse soudain au-dessus de nous. Un aigle de mer. Ses ailes immenses coupent le vent presque sans bruit. Il plane au-dessus du groupe pendant quelques secondes, puis descend lentement vers la surface de l’eau, si bas que l’on pourrait presque croire qu’il va effleurer la mer. Les clients lèvent la tête, stupéfaits. Certains arrêtent de pagayer pour le regarder passer devant les kayaks.

Nous continuons à pagayer entre les îlots. Le paysage devient plus silencieux à mesure que nous nous éloignons du port. Les montagnes nous entourent de tous côtés et l’eau est si claire que l’on distingue les longues algues brunes qui ondulent sous la surface. La mer est calme mais la glace joue avec nous. Par endroits, l’eau est couverte de petits cristaux flottants qui ressemblent à une sorte de granité marin. Les pagaies les traversent en faisant un bruit doux, presque velouté. Mais quelques mètres plus loin, la surface se transforme en véritable plaque glacée. Là, il faut s’arrêter, lever la pagaie et frapper doucement pour ouvrir un passage. Les morceaux se fissurent et dérivent lentement autour des kayaks. Les clients rient en découvrant ce jeu inattendu avec la glace.

Un peu plus loin, je fais signe au groupe de s’arrêter. Sur la neige qui recouvre l’un des petits îlots, des empreintes zigzaguent vers l’eau. Des traces de loutre. Elles sont faciles à reconnaître : une succession de petites marques accompagnées de traces de glissade dans la neige, signe que l’animal a dévalé la pente sur le ventre. Nous restons immobiles quelques minutes. Et soudain, un mouvement à la surface de l’eau attire notre attention. Une loutre surgit à quelques dizaines de mètres de nous. Elle plonge, disparaît, puis remonte quelques secondes plus tard avec un poisson argenté dans la gueule. Les clients retiennent presque leur souffle. L’animal nage encore un instant avant de disparaître derrière les rochers.
Nous reprenons notre route entre les îles.
À mi-parcours, nous rapprochons les kayaks les uns des autres et formons un petit radeau au milieu de la baie. Les pagaies reposent sur les ponts tandis que les embarcations se stabilisent doucement les unes contre les autres. La mer est calme et le silence presque total. Je sors alors le thermos de mon sac étanche et commence à servir les boissons. Un peu de café pour certains, du chocolat chaud pour les autres. Les tasses passent de kayak en kayak pendant que chacun profite de la chaleur qui s’en échappe dans l’air froid. Au milieu de la baie, entourés par les îles enneigées, nous restons quelques minutes ainsi, à savourer ce moment suspendu.
C’est à ce moment-là qu’un rire étrange résonne dans l’air glacé. Les clients me regardent avec surprise. Ce ne sont pas des humains. Sur un rocher enneigé, deux lagopèdes se déplacent lentement. Ce sont de petits oiseaux du Nord, parfaitement adaptés à l’hiver arctique. Leur plumage devient entièrement blanc pendant la saison froide, ce qui les rend presque invisibles dans la neige. Seuls leurs yeux sombres et leur petit bec noir trahissent leur présence. Leur cri ressemble à un drôle de rire qui résonne entre les rochers. L’un d’eux décolle soudain et traverse la baie dans un battement d’ailes un peu maladroit avant de disparaître derrière l’île voisine. Nous observons la scène en silence, suspendus quelques instants dans ce petit théâtre sauvage.
Lorsque nous reprenons la route vers le port, la lumière a déjà changé sur les montagnes. Les pagaies entrent dans l’eau dans un rythme régulier et les kayaks glissent de nouveau vers la baie d’Eggum. En approchant du village, le ciel se remplit de mouettes. Elles tournent au-dessus du port en poussant leurs cris rauques, attirées par l’activité des bateaux de pêche. La saison de la morue bat son plein et les oiseaux savent que les pêcheurs reviendront bientôt avec leurs prises. Lorsque les poissons seront suspendus sur les grands étendoirs de bois pour sécher dans le vent des îles, il restera toujours quelques restes à récupérer.

Les kayaks glissent finalement jusqu’à la plage.
Dans ces instants-là, je me dis que pagayer dans ces paysages, au cœur de l’hiver arctique, reste l’un des privilèges les plus inattendus de ma vie.





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