Expédition en kayak au Groenland : 200 km d’Ilulissat au glacier Eqi
- Bianca Vagabonde

- il y a 1 jour
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Encore à moitié endormie dans mon duvet, je ne savais jamais vraiment ce qui m’avait réveillée : le souffle d’une baleine à bosse passant près de la côte ou le grondement d’un iceberg se fissurant quelque part dans la baie. En ouvrant la fermeture éclair de ma tente, je découvrais ces géants de glace dérivant lentement derrière la toile qui me servait de maison. Au Groenland, même les réveils semblaient irréels…
J’y ai passé plusieurs semaines cet été, à pagayer et bivouaquer le long des côtes de la baie de Disko, sous un soleil qui ne se couchait jamais vraiment. Des journées rythmées par la météo, les campements face aux icebergs, les cabillauds pêchés depuis le kayak et les moustiques beaucoup trop heureux de notre présence.
C’est à Ilulissat qu’a commencé mon expédition de deux semaines en kayak de mer, destinée à approfondir ma formation au guidage d’expédition. Nous étions neuf à mettre le cap vers le nord avec un objectif : atteindre le glacier Eqi, avant de revenir à notre point de départ. Près de 200 kilomètres en kayak à travers la baie de Disko, avec tout ce dont nous avions besoin pour vivre en autonomie chargé dans nos embarcations.
Très vite, une routine s’est installée : plusieurs heures à pagayer entre les icebergs, puis la recherche d’un endroit où débarquer et installer nos tentes pour la nuit. Il fallait trouver de l’eau dans les rivières ou faire fondre de la glace, cuisiner, sécher le matériel et recommencer le lendemain. En chemin, nous avons pêché du cabillaud, ramassé des moules, fait escale dans le village d’Oqaatsut et croisé de nombreuses baleines. Et puis, au bout de notre progression vers le nord, il y avait Eqi.
Après plusieurs jours à longer une côte presque entièrement sauvage, nous avons finalement atteint le glacier et pagayé face à son immense front de glace. Depuis nos kayaks, minuscules au milieu de ce paysage, les dimensions prenaient soudain une tout autre échelle.
C’est cette expédition en kayak d’Ilulissat au glacier Eqi que je vous raconte ici : 200 kilomètres de navigation, de bivouacs et de vie en autonomie au milieu des icebergs de la côte ouest du Groenland.
D’Ilulissat à Eqi : notre itinéraire en kayak de mer
Notre point de départ se trouve à Ilulissat, sur la côte ouest du Groenland. Devant nous, environ 100 kilomètres de navigation vers le nord pour rejoindre le glacier Eqi, puis autant pour revenir. Sur une carte, l’itinéraire paraît presque simple : suivre la côte. Sur l’eau, entre les caps à contourner, les fjords à traverser, les icebergs à éviter et une météo capable de changer rapidement, les distances prennent une autre dimension.
Avant de partir, il faut surtout réussir à faire entrer deux semaines de vie dans neuf kayaks. Tentes, sacs de couchage, vêtements, réchauds, nourriture, matériel de sécurité et de navigation… Chaque espace disponible est utilisé. Les caissons se remplissent comme un immense Tetris, avec une règle simple : tout ce que nous emportons devra voyager avec nous jusqu’à Eqi et revenir jusqu’à Ilulissat.
Une fois les kayaks chargés, nous quittons progressivement la ville pour mettre le cap vers le nord. Les maisons colorées d’Ilulissat disparaissent derrière nous et le paysage s’ouvre rapidement. À partir de là, plus de route, plus de véhicule et aucun hébergement prévu pour le soir. Notre moyen de transport, notre garde-manger et une bonne partie de notre maison flottent désormais sous nos jambes.
Les premières heures permettent aussi de trouver notre rythme. Nous avançons le long d’une côte rocheuse découpée par de petites baies, avec les montagnes à notre droite et la baie de Disko qui s’étend à notre gauche. Partout autour de nous dérivent les icebergs venus des glaciers de la région. Certains ne sont que de petits morceaux de glace que l’on contourne facilement ; d’autres ressemblent à des falaises blanches posées sur l’océan.
C’est aussi au début de cette expédition que nous faisons l’une de nos rencontres les plus inattendues. Au loin apparaît une baleine. Mais cette fois, ce n’est pas l’une des baleines à bosse que nous croiserons régulièrement au cours des jours suivants : il s’agit d’une baleine boréale, une espèce emblématique des eaux arctiques. Nous l’observons à distance depuis nos kayaks avant qu’elle ne disparaisse à nouveau dans la baie.
Puis vient déjà la première question qui rythmera chacune de nos fins de journée : où allons-nous dormir ce soir ?
En expédition en kayak au Groenland, il ne suffit pas de repérer une jolie plage depuis l’eau. Il faut pouvoir débarquer avec neuf kayaks chargés, trouver un terrain suffisamment plat pour installer les tentes, avoir accès à de l’eau douce et rester attentifs aux conditions de vent et à l’état de la mer pour le départ du lendemain.
Lorsque nous trouvons enfin notre premier campement, les kayaks sont tirés hors de l’eau et commencent à se vider. En quelques minutes, la côte jusque-là complètement sauvage se transforme en maison pour la nuit.
Ce sera désormais notre routine : pagayer le jour, construire notre petit camp le soir, puis tout faire disparaître au matin avant de reprendre la route vers Eqi.
Vivre en autonomie : le quotidien de nos bivouacs au Groenland
Après plusieurs heures sur l’eau, la journée de kayak se terminait rarement au moment où nos pagaies touchaient la plage. Il restait encore à transformer un morceau de côte groenlandaise en campement pour la nuit.
Une fois les neuf kayaks sortis de l’eau, chacun retrouvait peu à peu son rôle. Les caissons s’ouvraient, les sacs étanches s’accumulaient sur les rochers et les tentes apparaissaient dans le paysage. Il fallait trouver les emplacements les plus plats possible, mettre les affaires à sécher lorsque le soleil et le vent nous le permettaient, puis commencer à penser au repas. Quelques heures plus tard, au moment de repartir, il ne devait plus rester aucune trace de notre passage.
L’une des premières préoccupations était toujours la même : l’eau. Malgré les quantités de glace qui nous entouraient, trouver de l’eau potable demandait parfois un peu d’organisation. Lorsque nous campions près d’une rivière ou d’un ruisseau alimenté par la fonte des neiges et des glaciers, nous remplissions nos réserves directement sur place et faisions bouillir l’eau lorsque c’était nécessaire.
Mais certains soirs, aucune rivière ne coulait à proximité. Il fallait alors aller chercher la glace.
Nous récupérions des morceaux échoués sur la côte, parfois détachés d’icebergs dérivant dans la baie, avant de les casser pour pouvoir les glisser dans nos casseroles. Les blocs fondaient lentement sur les réchauds jusqu’à devenir l’eau qui servirait à boire et à préparer le dîner. Faire cuire une casserole de pâtes pouvait ainsi commencer par une étape assez inhabituelle : casser un morceau d’iceberg.
Et puis, de temps en temps, le menu s’améliorait grâce à ce que la côte nous offrait. Une ligne lancée depuis le kayak pouvait ramener un cabillaud pour le dîner, tandis qu’à marée basse, nous pouvions récolter des moules sur les rochers. Après une journée entière à pagayer, difficile de faire plus frais.
Le camp avait aussi son propre rythme. Les vêtements et équipements humides étaient étalés sur les rochers, les cartes ressortaient pour préparer l’étape suivante et les discussions autour du repas se prolongeaient sans que la lumière ne nous rappelle vraiment l’heure. En été, à cette latitude, le soleil de minuit brouille complètement les repères : à 23 heures, la baie pouvait encore ressembler à une fin d’après-midi.
Autour de nous, le décor continuait de bouger. Les icebergs dérivaient lentement avec les courants et, certains soirs, un souffle de baleine à bosse suffisait à faire tourner toutes les têtes vers la mer.
C’est peut-être dans ces moments-là que je réalisais le plus où nous étions. Pas forcément lorsque nous pagayions devant les plus grands icebergs, mais assise devant une tente, une casserole sur le réchaud, avec tout ce dont nous avions besoin pour les deux semaines réparti dans quelques sacs étanches autour de nous.
Le lendemain matin, il fallait pourtant faire disparaître cette petite maison aussi vite qu’elle était apparue. Tentes repliées, sacs refermés, nourriture rangée, kayaks chargés : quelques coups de pagaie plus tard, notre campement redevenait simplement un morceau de côte sauvage.
Et nous reprenions notre progression vers le nord.
Naviguer entre les icebergs de la baie de Disko
Chaque matin, une fois le campement rangé et les kayaks chargés, plusieurs heures de navigation nous attendaient. Dans la baie de Disko, la glace fait partie du paysage autant que les montagnes. Certains jours, nous pagayions sur une mer presque entièrement dégagée, avec seulement quelques icebergs dispersés au loin. À d’autres moments, la glace devenait beaucoup plus présente et nous obligeait à adapter notre route. Depuis un kayak, les proportions étaient parfois difficiles à comprendre. Ce qui ressemblait de loin à un petit iceberg prenait des dimensions immenses à mesure que nous avancions. Certains formaient des arches, des tours ou des parois bleutées sculptées par le vent et l’eau. D’autres transportaient encore avec eux des pierres et des sédiments arrachés à la montagne par le glacier. Aussi beaux soient-ils, les icebergs imposaient surtout une règle : garder ses distances. Un iceberg est en mouvement permanent. Il fond, se fissure, perd des morceaux et peut se retourner lorsque son équilibre change.
La navigation demandait également de rester attentive à la météo. Un plan d’eau parfaitement calme le matin pouvait changer quelques heures plus tard avec l’arrivée du vent. Avant chaque étape, nous regardions les prévisions, étudiions notre itinéraire sur la carte et repérions les endroits où il serait possible de débarquer si les conditions se dégradaient.
Mais pendant toutes ces heures passées sur l’eau, nous étions rarement seuls. Nous croisions des eiders, des guillemots, des hareldes boréales et d’innombrables oiseaux marins mythiques du Grand Nord que j'avais passé ces derniers mois à étudier.
Les phoques du Groenland se sont montrés plus rarement. Nous n’en avons croisé que deux ou trois fois, toujours en groupe, avançant par petits bonds à la surface avant de replonger presque aussitôt. Très méfiants, ils gardent leurs distances dans une région où la chasse au phoque reste pratiquée et profondément liée au mode de vie traditionnel inuit : pendant des générations, leur viande a servi à se nourrir et leur peau à confectionner vêtements et équipements. Aujourd’hui encore, cette chasse de subsistance perdure dans la région.
Les baleines à bosse ont ponctué une bonne partie de notre expédition. Certaines nageaient loin au large, d’autres apparaissaient suffisamment près pour que leur souffle nous fasse immédiatement arrêter de pagayer. Les mouettes tridactyles profitaient elles aussi de l’activité sous la surface : lorsque les baleines remontaient en se nourrissant, les oiseaux se rassemblaient pour profiter des poissons ramenés vers la surface. Alors les pagaies s’arrêtaient. Pendant quelques minutes, plus personne ne pensait vraiment aux kilomètres qu’il restait à parcourir. Nous attendions simplement de voir où la baleine referait surface, au milieu des icebergs.
C’est probablement ce que j’ai le plus aimé dans cette expédition en kayak au Groenland : avancer suffisamment lentement pour remarquer tout ce qui se passait autour de nous. À la vitesse d’un kayak, les animaux n’étaient pas quelque chose que nous partions chercher lors d’une excursion dédiée. Ils faisaient simplement partie du trajet.
Oqaatsut, une escale sur la route vers Eqi
Sur notre route vers le nord, quelques maisons colorées apparaissent le long de la côte. Nous arrivons à Oqaatsut, l’un des petits villages de la baie de Disko, accessible uniquement par la mer ou à pied depuis Ilulissat.
Oqaatsut, une escale sur la route vers Eqi
Sur notre route vers le nord, quelques maisons colorées finissent par apparaître le long de la côte. Nous arrivons à Oqaatsut, l’un des petits villages de la baie de Disko, accessible uniquement par la mer ou à pied depuis Ilulissat.
Anciennement appelé Rodebay, Oqaatsut porte les traces d’un passé étroitement lié à la chasse et à la pêche. Aujourd’hui encore, ces activités font partie du quotidien du village, et cela se remarque rapidement en se promenant entre les maisons.
Ici, pas de routes ni de voitures. Des peaux de bêtes sèchent sur les rambardes des maisons, quelques crânes de bœufs musqués décorent les façades et les traîneaux à chiens attendent dans l’herbe le retour de l’hiver. Entre deux maisons colorées surgit parfois la silhouette immense d’un iceberg dérivant dans la baie. Au centre du village, la petite église sert également d’école aux quelques enfants d’Oqaatsut.
Le village semble particulièrement calme. La faible agitation se concentre surtout autour de l’usine de transformation du poisson, qui fournit des emplois et contribue largement au maintien d’une population permanente à Oqaatsut. On y croise quelques habitants allant et venant pendant que, quelques rues plus loin, le silence reprend rapidement sa place.
Nous laissons un moment les kayaks sur le rivage pour parcourir les quelques chemins du village à pied. Puis nous retrouvons la mer et reprenons notre route vers le nord. Derrière nous, les maisons colorées d’Oqaatsut disparaissent peu à peu entre les rochers et les icebergs.
Devant nous, la côte redevient sauvage.
La prochaine grande étape de notre expédition nous emmènera vers un paysage d’une tout autre échelle : les glaciers d’Eqi et de Kangilerngata Sermia.





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