top of page

Un été en kayak dans la baie de Disko, au Groenland

Dernière mise à jour : il y a 3 heures


Encore à moitié endormie dans mon duvet, je ne savais jamais vraiment ce qui m’avait réveillée : le souffle d’une baleine à bosse passant proche de la côte ou le grondement d’un iceberg se fissurant quelque part dans la baie. En ouvrant la fermeture éclaire de ma tente, je découvrais ces géants de glace dérivant lentement derrière la toile qui me servait de maison. Au Groenland, même les réveils semblaient irréels.


J’y ai passé six semaines cet été, presque entièrement dehors, à pagayer et à bivouaquer le long des côtes de la baie de Disko. Six semaines rythmées par le soleil qui ne se couchait jamais, les changements de météo, les campements face aux icebergs, les cabillauds pêchés depuis le kayak et les moustiques beaucoup trop heureux de notre présence.


Mais je n’étais pas venue uniquement pour contempler le paysage. Une première expédition entre Ilulissat et le glacier d’Eqi devait me former au métier de guide d’expédition en kayak de mer. Quelques semaines plus tard, je repartais sur l’eau comme guide auprès d’un groupe de clients pour une nouvelle aventure de deux semaines en autonomie.


Entre ces deux départs, je suis passée de celle qui observait et apprenait à celle qui devait anticiper, décider et veiller sur les autres. Cet été au Groenland a été bien plus qu’un voyage dans l’un des paysages les plus spectaculaires que j’aie jamais traversés : il a marqué une étape décisive dans ma vie de guide.


Arriver à Ilulissat, aux portes de la baie de Disko


Avant d’arriver à Ilulissat, j’avais vu des centaines de photos de ses maisons colorées posées face aux icebergs. Je pensais donc savoir à quoi m’attendre. Mais aucune image ne prépare vraiment à la taille de ces masses de glace ni à l’étrange impression de découvrir un paysage en mouvement permanent. Ici, les icebergs ne forment pas simplement une jolie toile de fond : ils occupent l’horizon, dérivent au large et changent de position au fil des heures. Certains ressemblent à des montagnes, d’autres à des cathédrales ou à des sculptures que l’imagination s’empresse de compléter. Leur présence est si imposante que les bateaux paraissent minuscules à côté d’eux.


Ilulissat signifie d’ailleurs « les icebergs » en groenlandais, et la ville porte plutôt bien son nom. Entre les maisons vivement colorées, les chiens de traîneau et les énormes blocs de glace visibles depuis presque chaque rue, j’avais parfois l’impression d’avoir atterri dans un décor qui n’avait pas tout à fait les bonnes proportions.


Mais je n’étais pas venue uniquement pour admirer la vue. Avant de partir en expédition, il fallait préparer les kayaks, vérifier le matériel de sécurité, organiser la nourriture et faire entrer plusieurs semaines de vie dans des caissons étanches beaucoup trop petits. Au Groenland, l’aventure commence bien avant le premier coup de pagaie : dans les listes, les sacs, les cartes et les décisions prises en fonction d’une météo capable de remettre tout un itinéraire en question.


Après plusieurs jours de préparation, nous étions enfin prêts à quitter Ilulissat. Devant nous : deux semaines de kayak en autonomie le long d’une côte sans routes, avec pour objectif de rejoindre le glacier d’Eqi. C’est là que ma formation de guide d’expédition allait réellement commencer.



Se former à l’expédition en milieu polaire


Quitter Ilulissat en kayak, c’était abandonner en quelques coups de pagaie les dernières routes, les commerces et tout ce qui ressemblait à un quotidien familier. Devant nous s’étendait une côte sauvage que nous allions suivre pendant deux semaines, avec nos tentes, notre nourriture et l’ensemble de notre matériel répartis dans les caissons des kayaks. Notre objectif : progresser vers le nord jusqu’au glacier d’Eqi.


Cette formation devait m’apprendre à conduire une expédition de plusieurs jours en autonomie dans un environnement polaire, où les distances, l’isolement, la météo et la présence constante de la glace imposent une tout autre organisation.


Sur l’eau, il fallait préparer les itinéraires, lire les cartes et observer l’évolution du vent, des vagues et de la glace. Les icebergs transformaient continuellement le paysage et demandaient une vigilance particulière : ils pouvaient se fissurer, se retourner ou libérer des morceaux sans prévenir. Il fallait apprécier leur taille, anticiper leur dérive et conserver une distance suffisante, même lorsqu’ils semblaient parfaitement immobiles.


Mais guider une expédition ne s’arrêtait pas au moment où les kayaks touchaient terre. Il fallait encore choisir un campement suffisamment plat et abrité, sécuriser les embarcations, répartir les espaces de vie, faire sécher le matériel et anticiper les besoins du lendemain. Le choix d’un lieu de bivouac dépendait aussi d’une ressource essentielle : l’eau potable. Certains jours, nous pouvions nous ravitailler dans une rivière. D’autres fois, nous récupérions des morceaux d’iceberg échoués sur la côte, que nous cassions puis faisions fondre pour boire et préparer les repas.


Chaque journée apportait ainsi son lot de décisions. Fallait-il poursuivre ou débarquer avant que le vent ne se lève ? Cette plage resterait-elle accessible avec la marée ? Trouverions-nous un terrain adapté aux tentes et suffisamment d’eau pour le groupe ? L’itinéraire devait rester flexible, car dans la baie de Disko, le programme s’écrivait toujours au conditionnel.


À tour de rôle, nous prenions la responsabilité de la navigation et de l’organisation du groupe. Cette formation ne m’apprenait donc pas à guider un kayak, mais à penser l’expédition dans son ensemble : anticiper les conditions, gérer la vie au camp et prendre des décisions pour plusieurs jours, loin de toute infrastructure. Une autre dimension du guidage, dans laquelle le moindre détail pouvait influencer toute la suite du voyage.


Cinq jours à pied le long de l’Icefjord


Après deux semaines passées dans un kayak, nous avons troqué les pagaies contre les sacs à dos pour partir marcher pendant cinq jours le long de l’Icefjord d’Ilulissat. Un changement d’activité bienvenu, même si mes jambes, habituées à rester pliées sous le pont du kayak, n’étaient pas tout à fait du même avis durant les premiers kilomètres.


Depuis la terre, la baie dévoilait un tout autre visage. Le sentier longeait cet immense fjord encombré de glace, où les icebergs s’entassaient avant de poursuivre lentement leur route vers la mer. Nous avancions sur la toundra, entre les rochers, les fleurs arctiques et les points de vue vertigineux sur ces géants blancs. À chaque détour, le paysage semblait avoir changé : une nouvelle forme apparaissait, un bloc s’était déplacé ou un grondement venait rompre le silence.


Pendant cinq jours, nous avons retrouvé le rythme simple du trek : marcher, chercher un endroit où poser les tentes, trouver de l’eau, cuisiner puis repartir le lendemain avec tout sur le dos. Après l’immensité de la mer, cette traversée à pied permettait de découvrir le Groenland autrement, au plus près de la toundra et des reliefs qui bordent l’Icefjord.


Mais cette parenthèse loin des kayaks marquait aussi la transition vers la suite de mon été. À notre retour à Ilulissat, une seconde expédition se préparait déjà. J’allais repartir avec Rodolphe pour accompagner un groupe de seize personnes, dont neuf adolescents, pendant deux semaines en autonomie.


Il restait encore à vérifier le matériel, organiser les vivres, étudier les cartes et anticiper les lieux de campement et les points d’eau. Après cinq jours à observer les icebergs depuis la terre ferme, il était temps de retrouver le niveau de la mer. Quelques jours plus tard, nous reprendrions les pagaies pour repartir vers le nord, cette fois avec tout un groupe derrière nous.



Repartir avec seize aventuriers


Quelques jours plus tard, les kayaks étaient de nouveau alignés sur la plage d’Ilulissat. Cette fois, ils étaient chargés pour une expédition de deux semaines avec un groupe bien plus important : seize participants, dont neuf adolescents, que Rodolphe et moi allions guider à travers la baie de Disko.


Le groupe faisait partie de l’association Cap au Nord – Osons les sciences, qui permet à des jeunes de vivre une aventure collective autour de la science et de l’exploration. Leur projet au Groenland ne consistait donc pas seulement à pagayer jusqu’au glacier d’Eqi. Pendant l’expédition, ils allaient également tourner un documentaire consacré aux femmes dans les sciences et enregistrer les sons des baleines rencontrées sur notre route.


En tant que femme guide kayak, j’avais la chance d’accompagner cette aventure tout en faisant partie du sujet qu’ils souhaitaient mettre en lumière. Au milieu des cartes, des briefings de sécurité et des décisions liées à la navigation, je me suis donc parfois retrouvée devant leur caméra pour parler de mon parcours et de ma place dans un métier encore souvent associé aux hommes.


Avec un groupe aussi nombreux, chaque départ demandait une véritable organisation. Il fallait ranger le camp, remplir les réserves d’eau, répartir le matériel, charger les kayaks et s’assurer que tout le monde était prêt à partir. Sur l’eau, Rodolphe et moi devions maintenir le groupe, adapter le rythme aux différents niveaux et choisir notre route en fonction du vent, de la mer et des icebergs.


Nous pagayions généralement quatre à cinq heures par jour, entrecoupées de pauses sur la côte et parfois de randonnées autour des campements. Peu à peu, les premiers gestes hésitants sont devenus plus naturels et le groupe a trouvé son propre rythme. Les adolescents ont appris à avancer ensemble, à participer à la vie du camp et à accepter qu’au Groenland, même le meilleur programme reste soumis aux décisions de la météo.


Cette seconde expédition suivait une route déjà familière, mais elle avait une énergie complètement différente. Nous ne voyagions plus seulement pour atteindre un glacier : nous avancions avec un projet collectif, scientifique et humain, dans un décor où chaque iceberg et chaque souffle aperçu à la surface pouvaient soudain interrompre le rythme des pagaies.

 
 
 

Posts similaires

Commentaires


bottom of page